Décès de Patrice Rolland

Nous avons la grande tristesse d’annoncer le décès, le 30 octobre dernier, de notre ami Patrice Rolland, membre du Conseil scientifique de la Vigie de la laïcité. Il était âgé de 76 ans.

Patrice Rolland était un juriste éminent. Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, docteur en droit pour une thèse sur Liberté morale et ordre public soutenue à l’Université Paris II en 1976, il avait obtenu l’agrégation de droit public en 1983. Sa carrière, d’abord comme maître de conférences puis comme professeur, le conduira à l’Université de Rouen, à l’Université de Paris XII, à l’Université enfin de Paris-Créteil où il était encore, la retraite venue, professeur émérite.

Son œuvre, particulièrement dense, comporte des publications nombreuses sur la question des libertés publiques à laquelle il a consacré des ouvrages qui ont fait date comme La protection internationale des droits de l’homme et La protection des libertés en France, et des notes de jurisprudence, toujours lumineuses, sur les décisions de justice françaises et européennes, notamment sur la liberté d’expression.

L’histoire des idées politiques en France, de la Révolution à nos jours, lui a fourni un deuxième terrain d’enquête. Sa réflexion, qu’on retrouvera dans des revues comme Mil Neuf Cent ou la Revue Française d’histoire des Idées Politiques dont il était un contributeur régulier, l’a porté à questionner le destin du libéralisme en s’arrêtant sur le parcours intellectuel de ses défenseurs comme Benjamin Constant, Germaine de Staël ou Édouard de Laboulaye mais aussi de ses critiques comme Robespierre ou Saint Just (dont il a analysé les positions dans un ouvrage récent Un débat sous la terreur : le politique dans la République) mais aussi de Georges Sorel. Il a été également l’un des grands analystes de l’idée européenne dont il a présenté l’histoire à travers les textes qui, depuis le XVIIe siècle déjà avec Sully jusqu’à Schuman et Monnet après la Seconde Guerre mondiale en passant par Proudhon au XIXe siècle, se sont efforcés de lui donner forme.

La visée première de notre ami était de penser ce qu’il appelait la « condition politique », qui en effet pose problème depuis la sortie de l’âge de l’hétéronomie : comment faire vivre ensemble des individus égaux et différents dans un monde que ne régule plus la norme divine ? C’est ici qu’intervient sa forte réflexion sur la laïcité. Il laisse des textes d’analyse sur ses origines intellectuelles : on retiendra ses travaux récents sur Clermont-Tonnerre au début de la Révolution française, sur les Idéologues à la fin de la décennie révolutionnaire, sur les juristes catholiques libéraux de même comme Raymond Saleilles au tournant du XIXe et du XXe siècle.  Mais Patrice Rolland s’est attaché aussi à en analyser les principes juridiques. Il proposait en particulier une lecture libérale de la loi du 9 décembre 1905, en rappelant sa dette essentielle à l’égard du principe de liberté de conscience, dont il s’inquiétait d’ailleurs de l’oubli contemporain.

C’est un grand savant que nous perdons, mais un ami aussi dont la délicatesse, l’élégance et l’extrême humanité nous manquent déjà.